L'adresse au peuple - Extrait

Modifié par Lucieniobey

Extrait du § 9 

Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations opiniâtres1 en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, dévaster vos maisons et les dépouiller des vieux meubles de vos ancêtres ! vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tout ce dégât, ces malheurs, cette ruine enfin, vous viennent, non pas des ennemis, mais bien certes de l’ennemi et de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement à la guerre et pour la vanité2 duquel vos personnes y bravent3 à chaque instant la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il les innombrables argus4 qui vous épient, si ce n’est de vos rangs ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les emprunte de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, que par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus5, s’il n’était d’intelligence6 avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous n’étiez receleur du larron7 qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs, pour qu’il les dévaste ; vous meublez et remplissez vos maisons afin qu’il puisse assouvir sa luxure8 ; vous nourrissez vos enfants, pour qu’il en fasse des soldats (trop heureux sont-ils encore !) pour qu’il les mène à la boucherie, qu’il les rende ministres9 de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine, afin qu’il puisse se mignarder en ses délices10 et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez, afin qu’il soit plus fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte11 : et de tant d’indignités, que les bêtes elles-mêmes ne sentiraient point ou n’endureraient pas, vous pourriez vous en délivrer, sans même tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres.

La Boétie, Discours de la Servitude volontaire, 1576.


1. Opiniâtres : obstinés. 2. Vanité : orgueil. 3. Braver : affronter. 4. Argus qui vous épient : espions qui vous surveillent. Argus est mis pour « yeulx », c'est le nom d'un personnage mythologique à cent yeux. 5. Vous courir sus : vous attaquer. 6. D'intelligence : de connivence. 7. Receleurs du larron : complices du voleur. 8. Assouvir sa luxure : satisfaire ses désirs sexuels. 9. Ministres : serviteurs. 10. Se mignarder en ses délices : profiter de ses plaisirs. 11. Qu'il vous tienne la bride plus courte : qu'il vous surveille et contrôle plus strictement.

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